Marcher dans les Marches

Nous sommes arrivés hier à Urbino après plusieurs heures de train et de bus. Logan a finalement voyagé gratuitement pour l’entièreté du parcours, malgré nos efforts pour régulariser sa situation. Je n’avais pas réussi à acheter son billet en ligne, ce qui m’avait surprise car nous avons désormais l’habitude du site de Trenitalia et qu’il est normalement très facile d’ajouter le chien à nos billets. Nous savons que le billet peut être acheté dans le train pour Milan, mais nous n’avons pas croisé de contrôleur. A la gare, nous avions une demi-heure à disposition et nous nous sommes directement rendus au guichet de Trenitalia. Là, nous avons patienté un quart d’heure avant d’être reçus et le monsieur a eu l’air emprunté en regardant nos billets. Il est allé voir sa supérieure et ils ont discuté de longues minutes à l’autre bout de la salle, tandis que nous voyions le temps défiler avec inquiétude. Quand ils sont revenus, la responsable nous a expliqué que le problème venait du fait que les chiens n’étaient pas admis dans le bus entre Pesaro et Urbino et qu’ils ne pouvaient ainsi pas nous vendre de billet pour le trajet Milan-Urbino. Je trouvais ça curieux, car en Italie les chiens sont autorisés dans tous les transports en commun, mais je ne voulais pas la contrarier et une infime partie de moi a supposé qu’elle en savait peut-être plus que nous à ce sujet. Dans tous les cas, il nous fallait rejoindre Pesaro et trouver une solution sur place. Nous lui avons demandé d’ignorer la fin du parcours et de simplement nous faire un billet de Milan à Pesaro. Elle a dit à son acolyte de rédiger une lettre attestant que nous avions été informés que nous ne pourrions pas monter dans le bus à Pesaro. Nous leur avons alors indiqué que notre train partait dans sept minutes et ils en sont arrivés à la conclusion que nous allions le manquer puisqu’il leur fallait au moins cinq minutes pour établir le billet et l’attestation. Ils nous ont alors dit de nous débrouiller avec le chef de train. Nous n’avons pas eu le temps d’exprimer notre consternation et sommes partis en courant dans les couloirs de la gare. Un bref coup d'œil sur le tableau des départs et nous avons sauté dans le train juste à temps, sans même vérifier qu’il s’agissait du bon. Une fois à bord, Logan s’est couchée sous le siège et nous avons ouvert les petites tables pour que le contrôleur ne la remarque pas. Même si nous avions fait de notre mieux, nous n’avions aucune preuve de notre passage aux guichets de Trenitalia et un contrôleur un peu zélé aurait pu nous amender. Nous sommes arrivés à Pesaro sans encombre. Sur place, nous avons voulu acheter un billet de bus mais le vendeur du kiosque a refusé de nous en vendre, prétextant qu’il trouvait insensé que les chiens paient. Nous avons demandé son avis à une dame dans un autre kiosque. Elle nous a regardés avec les mêmes yeux exorbités et nous a conseillé de poser la question à des chauffeurs de bus en pause. Nous en avons trouvé deux un peu plus loin. “Moi j’ai jamais fait payer un billet à un chien. Et toi ?” “Non plus, pourquoi on ferait payer aux chiens ? Ils ne prennent même pas de siège.” Je n’ai pas jugé nécessaire de leur expliquer que normalement ils devaient payer un billet s’ils étaient par terre mais pas les petits chiens qui occupent un siège. Le bus est arrivé, nous sommes montés sans nous poser plus de questions et le problème était résolu.

La petite heure de bus jusqu’à Urbino mériterait qu’on lui consacre un article entier. Le bus était comble, ramenant visiblement tous les étudiants de la ville chez eux. Nous sommes restés debout un bon quart d’heure, regrettant de n’avoir pas pris de leçons de surf tant il était ardu de rester debout avec la conduite nerveuse du chauffeur. Celui-ci n’avait pas l’air de réaliser qu’il transportait une cinquantaine de passagers et qu’il aurait été agréable qu’il ralentisse un peu avant les ronds-points ou prenne les virages sans nous faire apprécier la force centrifuge. Nous étions ballottés dans tous les sens, Logan glissait au sol et nous nous cramponnions aux poignées à portée de main. Après quelques arrêts, les jeunes caïds du fond du bus nous ont crié que des places s’étaient libérées. Nous nous sommes assis avec soulagement et Logan est parvenue à trouver une place sous le siège, sa tête dépassant entre les pieds d’une adolescente mi-amusée mi-effrayée. Des adolescents fumaient, nous avions envie de vomir tandis que certains parvenaient à dormir malgré la percussion de leur tête contre la vitre, il y avait des rires, de la musique, du va-et-vient, des gens qui s’asseyaient à temps avant de tomber lors d’un freinage trop brusque. C’était finalement très divertissant et surréaliste, mais nous étions contents de ne pas avoir besoin d’effectuer ce trajet deux fois par jour !

Nous sommes descendus aux abords de la ville et avons pénétré dans la petite ville fortifiée en direction du centre. Urbino n’est pas située sur le Chemin des Capucins, mais quand nous avons vu qu’elle se trouvait à une vingtaine de kilomètres du départ, nous avons décidé de nous y rendre. J’avais entendu parler d’Urbino dans des documentaires sur Raphaël, puisque le peintre y est né. J’ignorais par contre qu’il s’agissait également de la ville de Federico, dont le profil est célèbre pour son nez troué. Cet homme, dont le portrait avec son petit chapeau rouge peut être admiré au musée des Offices, nous avait fait beaucoup rigoler avec ma sœur aînée quand nous avions appris qu’il s’était volontairement perforé le nez afin de mieux voir après avoir perdu son œil droit. C’est lui qui a grandement contribué à l’essor de la ville dont il était duc.

Urbino est une authentique cité renaissante, extrêmement bien conservée et beaucoup moins touristique que ses homologues toscanes. Notre hôtel se trouve en plein centre, sur la Via Garibaldi, à deux pas du palais ducal. La région devait être à l’époque un haut-lieu de l’industrie de la brique, puisque tous les édifices en sont composés. Cela offre une unité très esthétique, mais la maestria italienne est parvenue à rendre l’ensemble beaucoup plus raffiné que les banlieues de Liverpool. Une grande université occupe la plupart des bâtiments du centre. D’après ce que nous avons lu, il s’agit d’une des plus anciennes universités au monde et elle est principalement consacrée aux métiers d’art. La ville semble très vivante et le soir les rues et terrasses étaient noires de monde.

Nous nous sommes promenés dans de jolies ruelles, savourant une excellente glace au sommet des murailles et découvrant avec plaisir les ingénieuses rampes hélicoïdales construites pour que les chevaux puissent aisément rejoindre et quitter la partie haute de la ville. Nous avons soupé dans un restaurant tristounet et passé une bonne nuit avant d’attaquer notre nouveau périple, qui sera certainement le dernier avec Logan.

Nous sommes partis ce matin vers 8h30. Nous avions prévu d’acheter à dîner dans un des petits commerces du centre, mais cela nous est sorti de la tête et nous n’y avons pensé qu’en franchissant les murs d’enceinte. Par chance, nous avons traversé un grand centre commercial à la sortie de la ville. Nous avons acheté quelques friandises pour Logan dans une animalerie, mais il nous est ensuite apparu qu’il n’y avait pas le moindre magasin d’alimentation dans le complexe. La dame du petit office du tourisme a confirmé nos craintes. Nous avons alors décidé de nous rendre au café, car d’après notre expérience on y trouve toujours des panini ou des tranches de pizza. Cela n’a pas manqué et nous avons pu acheter des sandwiches.

Nous avons choisi de faire un léger détour pour passer par une jolie église située sur une des collines face à Urbino que nous avions aperçue la veille. Il s’agit d’un monastère avec un grand cimetière. En visitant l’église, nous y avons découvert la tombe de ce brave Federico !

Une route peu fréquentée parcourait le haut des crêtes. Nous l’avons suivie sur plusieurs kilomètres, profitant de jolis points de vue sur Urbino et les collines des Marches. Nous avons fait une pause devant une chapelle fermée avant de rejoindre un chemin pédestre très agréable dans la forêt. Malheureusement, une erreur de lecture de la carte, combinée à l’absence de balisage, nous a fait manquer un sentier sur la gauche et nous nous sommes rapidement retrouvés sur la route. Nous avons parcouru plusieurs kilomètres, ne parvenant pas à nous situer précisément. Il n’y avait pas de villages ou de routes pour nous repérer et les sentiers ou pistes que nous apercevions étaient trop petits pour figurer sur notre carte. Nous avons alors décidé d’allumer le GPS pour comprendre où nous nous trouvions avant de nous retrouver dans la fausse vallée. Cela nous a permis de réaliser notre erreur et de repartir en prêtant plus attention à notre progression.

La suite ne s’est pas révélée facile, car il y avait une multitude de sentiers qui partaient dans toutes les directions et se croisaient sans cesse. Nous n’avons pas compris pourquoi il y avait autant de chemins alors qu’il ne semblait pas y avoir la moindre destination digne d’intérêt. Le balisage était d’ailleurs absent pour la plupart d’entre eux et celui que nous tentions de suivre était tout à fait inconstant : un panneau très clair çà ou là, mais ensuite aucune indication dans des carrefours avec quatre ou cinq possibilités… Nous sommes restés très vigilants et nous pensons avoir réussi à suivre l’itinéraire prévu sans trop de détours.

En début d’après-midi, nous avons fait une pause dans une petite clairière au milieu des bois, dans un environnement très sec avec des pins, des genêts et des pierres blanches. Nous avons essayé de faire une sieste, mais Logan était surexcitée : elle creusait des trous, pleurait, venait nous lécher le visage ou se coucher sur nos têtes… Après un quart d’heure, nous avons abandonné l’idée de nous reposer et avons repris la route. Nous avons encore marché quelques kilomètres dans de belles forêts variées, encore très vertes pour la saison. Nous avons aperçu une jolie biche et un orvet moins mignon, mais c’est normal parce que c’est un animal particulièrement laid.

A la vue d’une très belle aire de pique-nique, nous avons décidé de faire une nouvelle pause avant d’entamer la descente vers Fossombrone. Une fois assis, nous avons cependant réalisé que le ciel s’assombrissait de manière inquiétante et nous avons préféré replier bagage. La pluie a commencé à tomber quelques minutes plus tard et nous a accompagnés jusqu’à la fin de l’étape. La descente s’est avérée compliquée et très casse-pattes, avec des racines et des pierres rendues glissantes, puis des passages sur de la terre argileuse tout aussi périlleuse et enfin des pistes très étroites et ravinées où nous devions lutter pour que nos pieds ne glissent pas l’un contre l’autre. Nous avons descendu certains tronçons à la manière de trailers plutôt qu’en marchant. Les appuis longs et plus lourds semblaient en effet plus dangereux que de petites foulées rapides.

Peu avant de rejoindre la ville, nous avons découvert une jolie chapelle sur la colline face à nous. J’ai proposé à Pascal de nous y rendre et d’ensuite descendre par la route blanche qu’il nous semblait deviner, mais la pluie nous a dissuadés de tenter ce détour. Plus tard, nous avons réalisé qu’il s’agissait de la forteresse en ruines de Fossombrone et qu’il se serait révélé plus simple de passer par là plutôt que de continuer sur les sentiers accidentés que nous avons empruntés.

Fossombrone est une petite ville avec un joli centre historique. La rue centrale compte de nombreuses boutiques, une excellente gelateria et plusieurs restaurants. Elle semble très vivante, mais la ville nous paraît dans l’ensemble moins bien entretenue que d’autres plus riches. Plusieurs immeubles semblent à l’abandon ou dans un état critique. Nous dormons à nouveau sur la Via Garibaldi, ce qui m’enchante particulièrement. D’après une plaque dans la rue, notre chambre se trouve dans la maison où a grandi un peintre du XVIIe siècle. Il a réalisé de belles fresques dans l’église la plus remarquable de la ville et je trouve amusant de penser qu’il a peut-être scruté le même plafond que je suis en train d’observer en écrivant cet article, couchée sur le lit avec les jambes levées contre la tête de lit comme j’aime à le faire après une journée de marche.