Nous étions les derniers à quitter le gîte, nous levant tandis que les Danois faisaient un réveil musculaire synchronisé sur la terrasse. Gianni et Anna étaient déjà loin. A peine partis, nous avons croisé un couple d’Italiens à l’enthousiasme palpable (ceci est ironique). Ils nous ont demandé la direction à prendre et nous avons trouvé incroyable de parvenir à se perdre à Brento, qui n’a plus ou moins qu’une route et douze maisons. Nous avons échangé quelques banalités avec la femme, qui parle un français presque parfait, tandis qu’elle attendait son compagnon bougon, puis ils sont partis tandis que Logan faisait ses besoins. Nous les avons ensuite dépassés et les avons distancés à un semblant de carrefour où ils ont préféré s’arrêter pour vérifier l’itinéraire sur leur téléphone plutôt que de nous suivre aveuglément. L’une des voies était barrée et il n’en restait donc qu’une seule, indiquée par ailleurs par une balise…
Jusqu’à Monzuno nous avons suivi une route, la quittant régulièrement pour emprunter une piste sablonneuse dans les fourrés qui la bordaient. Ce n’était pas le tracé le plus palpitant mais nous avons apprécié les efforts fournis pour nous faire autant que possible quitter l’asphalte. J’ai failli me casser la figure à plusieurs reprises dans les descentes quand le sol lisse couvert d’une fine couche de sable glissait sous mes chaussures trop usées qui n’ont plus le moindre profil. Heureusement pour moi, mais malheureusement pour les péripéties tant désirées, je suis néanmoins à chaque fois parvenue à rester sur mes pieds.
A un moment, nous avons ressenti une certaine inquiétude en apercevant les Danois à l’arrêt sur le bas-côté, mi-appuyés mi-assis sur la glissière. Nous pensions que l’un d’eux s’était blessé et leur avons demandé s’ils allaient bien. Ils ont opiné du chef en souriant et nous ont expliqué qu’ils faisaient une pause là car la vue était superbe. Soit. Le panorama sur la gauche était certes charmant, mais ils étaient néanmoins assis sur la glissière, dos à une route plutôt passante, au dernier endroit où nous aurions envisagé de nous arrêter. Nous leur avons dit “à bientôt” et avons continué, pensifs.
Parvenus à un petit hameau, nous avons aperçu un bar en bord de route. Nous pensions qu’il y en aurait d’autres à Monzuno, mais notre expérience nous a poussés à ne pas ignorer une telle opportunité. Nous avons pris place à l’intérieur et avons apprécié un bon cappuccino avec un croissant à la crème de pistache pour moi et une focaccia pour Pascal. Logan a même été prise en photo par la propriétaire qui va en faire une star sur les réseaux sociaux de l’établissement. Comme notre chienne n’est jamais très coopérative, elle a bien retroussé sa lèvre gauche pour avoir un air hideux sur la photo. Les Danois et le couple blasé sont arrivés peu après nous et ont également bu un café. La fille blasée, qui en réalité semblait joviale, nous a dit qu’il y avait un petit magasin fabuleux à Monzuno qui faisait des panini merveilleux. Je ne sais pas du tout de qui elle tenait cette information, sceptique quant à la renommée de l’épicerie de Monzuno, mais nous lui avons fait confiance et avons choisi d’acheter notre pique-nique de midi à cette adresse plutôt que de faire des provisions dans le bar où nous nous trouvions.
Il y avait effectivement de nombreux commerces et restaurants à Monzuno. Le village avait l’air agréable et vivant, mais était dépourvu du moindre charme. Il faut préciser que toute la région a été dévastée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Allemands y ont établi la Ligne Gothique afin d’empêcher l’avancée des troupes alliées qui souhaitaient délivrer la péninsule italienne. Monzuno n’a pas échappé aux frappes et a été complètement détruite, puis reconstruite les années suivantes dans le style peu élégant des années cinquante.
Nous avons rapidement trouvé la fameuse épicerie et y avons acheté de quoi dîner. Je dois cependant préciser que ça n’avait pas l’air bien différent des milliers d’autres petits magasins d’alimentation d’Italie, mais sans doute ne suis-je pas une grande connaisseuse. Nous avons quitté le village et rejoint un joli chemin qui montait dans les bois jusqu’à la ligne de crête. Les feuilles jaunies rendaient l’atmosphère lumineuse et tapissaient le sol avec délicatesse. Nous sommes arrivés dans une châtaigneraie féérique dont les fruits également recouvraient le sol avec toutefois moins de délicatesse. Ils tombaient en réalité sans prévenir des arbres, manquant de peu de nous ouvrir le crâne et menaçant de nous crever un œil si nous avions le mauvais réflexe de lever la tête en entendant les craquements soudains au-dessus de nos chères personnes. Ils représentaient aussi des mines pour les fragiles coussinets de Logan, qui tentait tant bien que mal de trouver des coins d’herbe où poser ses pattes.
Au sommet, nous avons atteint une grande antenne dont la base était recouverte de graffitis colorés et de messages d’encouragement et de tolérance. De grosses pierres étaient décorées de papillons peints avec des paillettes, mais nous n’avons pas voulu nous y asseoir car il est de notoriété publique que les paillettes se propagent aussi efficacement que la mélancolie un soir d’été et nous n’avions pas envie d’avoir les fesses brillantes pour les dix prochaines semaines. Nous avons donc continué un peu jusqu’à trouver un petit banc bien agréable où nous avons dîné.
Au moment de repartir, nous avons été rejoints par Anna et nous avons marché ensemble la fin de l’étape. Nous sommes passés sous de grandes éoliennes avant de redescendre jusqu’à Madonna dei Fornelli. Le village est ainsi nommé car il y avait des fours romains dans la région à l’époque, ou peut-être en raison de la présence de charbonniers, les spécialistes restent incertains. J’ignore ce que vient faire la Vierge Marie dans cette histoire, mais je trouve le nom traduit en français particulièrement ridicule : Notre-Dame des Fourneaux. Quoi qu’il en soit, le village est plutôt grand et compte de nombreux hébergements, quelques petits magasins et une église quelconque. Nous avons vu bon nombre de marcheurs arriver mais nous suspectons que la plupart d’entre eux ne sont pas sur la Via degli Dei mais sur d’autres itinéraires qui passent également par ici.
Nous avons siroté une bière à la châtaigne faite dans la région sur la véranda glaciale et enfumée de l’hôtel, puis nous avons soupé en compagnie d’Anna.