L’étape du jour s’est révélée particulièrement diversifiée et magnifique. Nous l’avons attaquée par une nouvelle traversée de rivière dont l’eau nous arrivait aux genoux, puis par la première réelle montée difficile du voyage. Nous avons gagné environ 600 mètres d’altitude en quelques kilomètres dans une forêt aux arbres tortueux couverts de lichen.
Nous avons ensuite atteint des sentiers impraticables, encore recouverts d’eau et extrêmement glissants. Nos pieds ne cessaient de revenir en arrière et nous avions l’impression de faire du surplace. Heureusement, cela n’a pas duré trop longtemps et la forêt autour de nous est devenue tellement belle que nous n’y avons plus prêté attention. Nous sommes devenus minuscules, entourés d’arbres immenses et de rochers recouverts de mousse d’un vert éclatant. Cette forêt possédait une âme. Les arbres étaient si anciens et avaient dû voir passer tant de monde qu’ils semblaient à la fois sages et résignés, paisibles et tristes. Ils nous ont fait nous sentir insignifiants tout en ne se montrant nullement menaçants. Ces arbres-là, je les aurais vousoyés.
Subitement, le promontoire rocheux sur lequel est construit le sanctuaire de la Verna est apparu sur notre gauche. Il est réellement impressionnant mais cela m’a peinée de découvrir qu’une forêt si majestueuse avait été dominée, écrasée même, par un tel édifice. On aurait dit le poing d’un envahisseur qui s’abattait sur un peuple silencieux, un besoin d’affirmer qu’il était le plus fort en bâtissant l’impossible au sommet du monde.
Le complexe du sanctuaire est composé d’une cathédrale, d’un monastère, d’une galerie aux fresques illustrant la vie de Saint François ainsi que d’un nombre inouï de chapelles. Nous avons visité les lieux à tour de rôle tandis que l’autre patientait sur le parvis avec Logan. Ce sanctuaire tient un rôle primordial dans l’Eglise italienne, puisque Saint François y a vécu en ermite, y a rencontré Jésus (nous avons pu voir la pierre sur laquelle ce dernier était apparu pour “converser aimablement”) et y a découvert les stigmates sur son corps par un beau matin de septembre. Nous avons pu observer le “lit” de François, une banquette en pierre dans une grotte, ainsi que plusieurs reliques dont sa mythique tunique brune.
Nous avons croisé de nombreux pèlerins, dont Piero et Franziska avec qui nous avons soupé hier au gîte. La plupart s’arrêtaient là pour dormir au monastère. Pour notre part, ce n’était pas possible avec le chien et nous avions décidé de parcourir une quinzaine de kilomètres supplémentaires. Après cette visite superficielle, nous avons donc remis nos sacs et avons entrepris une nouvelle montée ardue jusqu’à un alpage fleuri. Depuis là, le chemin est gentiment descendu jusqu’à la petite ville de Pieve Santo Stefano. Les paysages étaient radicalement différents de ceux de la matinée ou des jours précédents. Sur une crête, nous avions sur la gauche une forêt de chênes et sur la droite des pins sylvestres. Les collines alentour étaient plus douces et parsemées de champs. Le chemin composé de pierres claires était bordé de genêts et de coquelicots. Nous avons visiblement quitté la montagne pour la chaleur du Sud.
La petite ville de Pieve Santo Stefano a été entièrement détruite en 1944 par les Allemands qui l’occupaient lors de leur départ à l’arrivée des troupes alliées. Mis à part un ou deux édifices épargnés par les explosions, toutes les constructions sont donc plutôt récentes. Nous résidons chez Paolo, un peintre qui possède un appartement au sommet d’une tour. Cela nous paraissait très romantique, mais nous sommes un peu surpris par les lieux. Il serait exagéré de parler de déception puisque tout est propre et fonctionnel, mais disons qu’il s’agit d’un appartement d’artiste : le potentiel est exceptionnel mais rien n’est réellement terminé.
A peine arrivés, Paolo nous a conseillé de nous rendre immédiatement au “Petit musée du journal intime” qui fermait ses portes sous peu. Nous avons donc déposé nos sacs, nourri Logan et sommes repartis aussitôt. Le guide du musée ne s’est nullement offusqué de notre arrivée tardive, au contraire. Il a animé la visite avec passion et je veux depuis lui voler son travail.
Le musée a été créé pour mettre en lumière certaines des 10’000 histoires conservées par les Archives Nationales du Journal Intime. Récits autobiographiques, lettres et journaux sont ainsi mis à l’honneur pour donner vie aux mémoires des Italiens et raconter l’Histoire par les petites gens. Nous avons été absolument conquis par la poésie de ce musée atypique, particulièrement bien présenté et d’une humanité touchante.
De retour au gîte, nous nous sommes douchés puis sommes repartis pour souper. Après le repas, la serveuse nous a demandé si nous voulions un thé ou un café. J’ai commandé un thé noir avec un peu de lait et elle m’a regardée d’un air mi-contrit mi-agacé en me disant qu’ils n’en avaient pas.
- "Qu’est-ce que vous avez comme thés alors ?
- Ben, du thé normal.
- Ah. Alors volontiers un thé normal. Avec du lait."
Après avoir bu ce thé normal, nous sommes rentrés pour rédiger le présent article. Il est désormais 22h10 et il y a la messe dans la rue, diffusée par des hauts-parleurs. On a remplacé les chœurs par une fanfare et les cloches ne cessent de sonner. J’espère que ça ne va pas durer toute la nuit car nous nous levons tôt demain matin…