Nous avons déjeuné dans le petit bar du village, y retrouvant Torsten qui n’avait pas l’air emballé par les déjeuners italiens. Le Milanais croisé avant-hier sous la pluie en compagnie d’un couple de Varese est arrivé peu après et a décliné notre invitation de s’asseoir à notre table. Il s’est empressé d’avaler un croissant avant de repartir rejoindre ses deux compères qui finissaient de se préparer. Quelques minutes plus tard, il est revenu un peu dépité accompagné de ses amis qui finalement voulaient aussi boire un café.
Le début de l’étape nous a conduits sur la route jusqu’à une petite agglomération pour y franchir un passage à niveau. Nous avons ensuite suivi un sentier étroit dans une petite forêt, dépassant Milano, Varese et Varese avant de longer la rivière Aniene dans des herbes hautes pleines d’orties et de ronces. Durant tout le reste de la journée, nous avons marché le long de cette rivière paisible, alternant entre routes blanches, chemins forestiers et quelques passages dans des champs. Des villages nous surplombaient de temps à autre, perchés sur des falaises ou des collines. Si sur la carte ils paraissaient proches, nous avons rapidement compris pourquoi le tracé ne nous y conduisait pas en découvrant le dénivelé que cela impliquerait.
Nous avons fait une brève halte sur le parvis d’une chapelle fermée puis avons tenté notre chance à Agosta, juste après que Logan a poursuivi une pauvre faisane qui roucoulait gaiement au milieu de la route et s’est envolée de justesse, laissant une belle traînée d’excréments dans son sillage. La partie basse du village s’étire le long d’une route à grand trafic et nous l’avons suivie sur 200 mètres environ avant de trouver un bar. Nous en avons profité pour boire notre traditionnel cappuccino et aller aux toilettes. Milano, Varese et Varese sont arrivés peu après nous et, en retournant sur le chemin, nous avons encore croisé les trois hommes italiens de Vérone rencontrés hier. Plus de nouvelles de Torsten, qui marche vite et semble ne pas faire de longues pauses.
En traversant un pont, nous avons été interpellés par un autochtone qui promenait Minou, son petit chien en surpoids. Ils nous a demandé où nous nous rendions et quand nous lui avons répondu il a souhaité nous expliquer comment parvenir à Subiaco. Il s’est lancé dans une description exhaustive des 15 kilomètres restants, n’omettant pas de préciser si telle ou telle montée était agréable, rude ou plutôt glissante. Nous essayions de l’interrompre en avançant que l’itinéraire était fort bien balisé et qu’il suivait de plus la rivière, mais il tenait à nous mettre en garde des intersections qui nous auraient conduits dans une ferme ou un village haut-perché. Il nous a également demandé si nous comptions revenir ensuite et nous étions soulagés de pouvoir lui répondre par la négative, faute de quoi il nous aurait expliqué que la précédente descente deviendrait alors une belle montée et que là où nous avions tourné à droite nous devrions veiller à tourner à gauche au retour. Forts de ces explications, nous avons pris congé de lui et avons parcouru encore dix mètres avant de trouver une intersection et un panneau qui indiquait très précisément quel chemin emprunter. Aujourd’hui, il aurait vraiment fallu être imaginatif pour réussir à se perdre.
Dans la forêt, nous avons croisé un homme qui conduisait trois jolis mulets chargés de branches, puis le chemin se faufilait à travers un champ, ou plutôt une prairie sauvage dont les herbes nous caressaient les jambonneaux. Pascal a commencé à fredonner la mélodie de Gladiator, mais les herbes étaient bien trop hautes et on y trouvait même des roseaux, ce qui ne collait pas tout à fait avec la douceur des champs de blé. La scène du film aurait sans doute été moins emblématique si elle avait été tournée ici, avec Maximus qui attrapait des échardes et se plantait un chardon sous la jupette…
Juste après, nous avons dû traverser un pont qui résiste sans doute uniquement car il s’agit d’une région propice aux miracles. La végétation était un peu trop dense pour que nous apercevions des crocodiles et nous ne nous sommes pas attardés pour en chercher, mais nous avons alors chanté la chanson d’Indiana Jones et il n’y avait là rien à redire.
Nous avons pique-niqué sur les marches d’un restaurant à l’abandon, ne trouvant aucun coin plus approprié puisqu’il n’y a ni banc ni village sur l’ensemble de l’étape. Le reste de la journée s’est déroulé sans encombre ni haut fait, toujours le long de l’Aniene jusqu’à la traverser par un très beau pont pour entrer à Subiaco.
Ce qui est un peu dommage, c’est que Subiaco est une des principales villes du chemin de San Benedetto et qu’il vaut ainsi la peine de s’y arrêter, mais les monastères situés sur les hauteurs deux kilomètres plus loin sont également des chefs-d’œuvre. Un choix s’impose : dormir au monastère sans visiter la ville ou dormir en ville et visiter le lendemain les monastères. Il serait possible bien sûr de dormir au monastère et faire un détour par le centre-ville avant de s’y rendre, mais après trente kilomètres de marche l’idée n’est pas très séduisante. Nous avons préféré nous arrêter en ville, estimant de plus qu’il était sans doute improbable que les monastères acceptent les chiens. Nous verrons demain si nous pourrons visiter ces lieux avec Logan, mais dans tous les cas il était trop tard aujourd’hui pour que nous ayons le temps ou l’envie d’y faire un aller-retour sans elle.
Nous avons gravi des escaliers dans des ruelles grisâtres et étroites, tristement composées de maisons à vendre, jusqu’à une petite place en face d’une église à la peinture écaillée. Nous nous trouvions alors au pied de la Rocca, le château qui domine le centre historique et paraît sur le point de s’écrouler. Quel dommage de voir un tel monument s’effriter, symbole d’un prestige lointain, visible encore de tous mais comme oublié.
Par chance, la rue où nous devions nous rendre se situe à la même hauteur que cette place et nous étions soulagés de n’avoir pas à redescendre. Nous avons pris possession de notre appartement à la décoration terriblement vieillotte et dont la vue imprenable sur le château vantée par l’annonce semble quelque peu entravée, pour ne pas dire complètement inexistante, depuis la construction d’un nouvel immeuble. Nous avons nourri Logan, pris une douche et fait une lessive avant de repartir visiter le centre. Dans la montée du château, nous avons retrouvé Milano. Nous avons appris qu’il s’appelle Salvatore. Il a rencontré en route les deux de Varese, Valerio et Monica, tout comme Vincent avec qui il partage une chambre ce soir. Ils avaient prévu de souper ensemble et Salvatore nous a proposé de nous joindre à leur tablée.
Nous avons croisé Vincent et avons bu un verre en sa compagnie avant de nous rendre au restaurant voisin pour y retrouver les autres. C’était agréable de nous retrouver avec d’autres marcheurs, dans une ambiance qui nous avait manqué l’année passée sur la Via di Francesco. Il est toujours amusant de penser que le hasard et quelques balises nous ont réunis là, alors qu’en d’autres circonstances nous n’aurions sans doute rien eu à échanger.